« Central Park » est une sphère hors du temps. Pourtant, le temps à New York s’écoule plus rapidement qu’ailleurs : les jours passent comme des secondes, une semaine y est aussi dense qu’un mois, un trimestre laisse suffisament de souvenirs pour donner l’impression d’avoir été une année.
Mais
une fois pénétré dans la bulle verte qui aère
la ville d’hiver en été, le temps semble ne plus avoir prise
sur les New Yorkais qui s’y prélassent et qui s’y délassent
inlassablement. Des joggeurs font le tour du réservoir qui alimente
la ville en eau. Ils portent des lunettes de soleil sur les yeux. Ils ont
un walk-man accroché au bras. Des gamines ou des Latinos jouent
au « soccer » sur les pelouses. Les terrains de basket sont
pleins de basketteurs, les plages de volley de volleyeurs et les champs
de base-ball de base-balleurs. Central Park est plein de sportifs le week-end,
car tous les New Yorkais sont sportifs une fois le week-end venu.
Les familles de touristes en vacances se font lentement conduire en calèche. Les papas new yorkais expliquent à l’ainé de leur petite famille comment diriger le bateau à voile téléguidé qui vogue sur un bassin. A leur côté, des couples de jeunes mariés asiatiques, entourrés d’une suite en grande pompe, posent pour la photo-souvenir de ce jour heureux. Les mamans new yorkaises gardent un oeil attentif sur la petite dernière qui vient d’escalader la statue du « Lapin Pressé » d’Alice pour mieux y débusquer les merveilles cachées dans le parc. Pendant ce temps, la seconde de la famille écoute fascinée un conteur reprendre les mots et les contes d’Andersen. Le week-end, « Central Park » appartient aux familles. D’ailleurs, le week-end, dans « Central Park », tous les New Yorkais forment une grande famille.
A « Central Park », il y a des garçons et des filles qui discutent négligeamment de leurs dernières « dates ». Il y a des garçons et des filles qui font ensemble du roller blade ou du vélo. Il y a des garçons et des filles assis sur les bancs le long des lacs ou couchés sur les pelouses. Ils se tiennent par la main en descendant les sentiers escarpés des petits bois. Il y beaucoup d’amoureux dans « Central Park » . D’ailleurs, tous les New Yorkais sont amoureux de « Central Park ».
Dans
« Central Park », les New Yorkais se montrent, les New Yorkais
s’exhibent. Les garçons affichent leurs muscles abdominaux durement
durçis durant la semaine sur les machines des salles de gymnastique.
Les filles en bikini dévoilent leur ventre plat et leur peau bronzée.
Elles en ont gagné le droit à grand coups de privations printanières
et de scéances de banc solaire. Ils et elles font des acrobaties
en roller blade. Ils et elles font les mimes ou les comédiens. Elles
jouent au peintre et ils jouent au sage. Tout le monde a quelque chose
à montrer dans « Central Park ». Ce serait dommage d’avoir
tant fait d’efforts et de ne pas pouvoir se faire admirer quelque part.
Semaine après semaine, mois après mois, année après année, des octogénaires se retrouvent pour danser les danses folkloriques du monde entier sur une petite esplanade en bordure de lac. Ils font de petits pas lents. En avant. En arrière. Ils forment un cercle en se tenant les mains. Des plus jeunes, qui pourraient être leurs petits enfants, dansent le twist sous un pont. Les filles sont en minijupes et les garçons en souliers blancs. Autour de « Bethesda Fontain », des percussionistes congolais se donnent rendez le dimanche à 17 heure pour y rythmer la fin du week-end. A deux pas de là, des roller-bladers se trémoussent sur les « pulses » des DJ, comme s’ils refusaient de croire que demain sera semaine nouvelle et comme s’ils voulaient prolonger jusqu’au couchant la fête entammée dans les clubs et les bars, le vendredi soir. Folk, jazz, orientaux ou classiques, les musiciens et les danseurs sont partout dans « Central Park ». Et les New Yorkais aiment la musique et la danse, qu’ils soient ou non dans « Central Park » .
Certains soirs d’été, le soleil rougoyant colore la ligne brisée des buildings qui encerclent la verdure. C’est alors que le Grand Opéra de New York ou l’Orchestre Philarmonique s’apprêtent à donner des représentations gratuites. On ne paye pas dans « Central Park », on y fait des donnations. Les New Yorkais, assis sur des nappes blanches, allument des bougies en terminant le pic-nic et ils continuent à discuter bien que la musique ait déjà envahi le parc. Les New Yorkais discutent sans écouter la musique, car même à la tombée de la nuit et même à « Central Park », ils n’ont pas de temps à perdre. Le temps est quelque chose de précieux pour les New Yorkais.
Et jour après jours, année après années, la verdure appaise les yeux rendus gris par le béton, par le bitume et par les trop longues heures de travail sous la lumière des néons. Les bruits d’eau appaisent les oreilles encore bourdonnantes des agressions des klaxons ou des crissements des freins du métro. Le soleil réchauffe les âmes autant que les corps. Car il fait bon être à « Central Park » le week-end. Quel que soit le week-end. Quelle que soit la saison !

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